La chapelle et le moulin de Lattre

Madame la Maréchale de Lattre raconte :

« …Mon fiancé était né dans le même village que le président Clemenceau, il me dit un jour qu’il désirait me présenter à celui-ci. Le rendez-vous fut pris rue Franklin (…)
J’étais fort intimidée ! On parla surtout de politique. (…)
Au moment de prendre congé, il me demanda si je connaissais la Vendée et si j’avais été à Mouilleron.
- Lorsque vous irez là-bas, il faudra voir les moulins et grimper sur les rochers.
Puis se retournant vers mon fiancé :
-Vous devriez bien acheter un de ces moulins, ils vont tous disparaître, et ce serait dommage.
(...) Depuis mon mariage, Jean était impatient de me présenter à sa mère qui n’avait pas pu assister à la cérémonie, pour raison de santé. Il était heureux aussi de me faire connaître son village natal auquel il demeurait si attaché. Le voyage ne fut possible qu’au temps de la Pentecôte (en 1927).

Que la campagne du bocage était belle, l’air léger et le ciel clair, lorsque Jean me conduisit par les chemins creux tout fleuris d’ajoncs, de primevères, et de jacinthes sauvages vers les rochers et les treize moulins à vent qui les domines. (...) Au retour, se souvenant de la promesse faite rue Franklin lors de notre première visite au Tigre, Jean demanda à son fidèle Daniau, de tacher de voir si on pourrait acheter un moulin. »

Simonne de Lattre. Jean de Lattre, mon mari, tome 1
Presses de la Cité, 1972

« Jean ne m’avait laissé en héritage qu’un moulin et une ruine de patauger. Depuis longtemps nous disions de ce dernier -d’abord en manière de boutade, puis très sérieusement - :
- Lorsque nous aurons fait des économies, nous en ferons un oratoire pour nos amis les pères de Chavagnes, ils auront ainsi un abri pour réciter leur chapelet au cours de leur promenade.

Nous n’avons jamais fait d’économie et le patauger s’écroulait chaque jour d’avantage.
Le 30 mai 1951, quand Bernard fut tué à Ninh Binh, la Simca décapotable, dont il rêvait, était au garage depuis une semaine. Jean ne voulut pas revoir cette voiture et nous reçûmes en retour un chèque de 1 200 000, 00 francs, les économies de notre garçon depuis deux ans. Que faire de cet argent ? Il n’était pas pensable de l’utiliser pour notre vie quotidienne et l’idée resurgit : Edifier auprès de notre grand moulin, que Bernard aimait tant, le petit oratoire dont nous avions rêvé. (...)

Pour l’inauguration de cette chapelle, St Jean - St Bernard, j’avais choisi le 14 septembre 1952, fête de l’exaltation de la Sainte-Croix, qui était aussi l’anniversaire de la blessure d’un coup de lance à la poitrine reçu par Jean en 1914. »

Simonne de Lattre, Jean de Lattre, ma raison de vivre
Presses de la Cité, 1978